Kombucha, kéfir, maté : un marché tendance mais fragile en France

Boissons fermentées : le marché tendance qui peine à fidéliser ?

Taina De Demo
22 june 2026 - 8 min de lecture

Tapez "kombucha" sur Instagram et vous verrez des millions de publications, des influenceurs qui ne jurent que par leur bouteille, ou encore par des recettes maison. Faites le même exercice en grande surface et vous ne verrez cette fois, qu'un ou deux facings timides coincés entre les jus de fruits et les eaux aromatisées (voir rien en fonction d'où vous habitez) et jamais au même endroit que les autres.

Ce décalage entre le bruit médiatique et la réalité des linéaires n'est pas un accident. Il révèle un problème de fond sur ce marché et sur la difficulté qu'ont certaines catégories de produits à franchir le cap entre tendance et habitude de consommation.

Le kombucha, le kéfir et le maté partagent ce destin paradoxal : omniprésents dans les conversations sur le bien-être, mais encore très loin d'avoir convaincu le grand public, et donc les enseignes. En France, ces trois boissons restent cantonnées à des circuits spécifiques, à des profils de consommateurs précis, et leurs performances varient de façon spectaculaire d'un point de vente à l'autre.

Pourquoi ? C'est la question à laquelle cet article tente de répondre.

Nous définirons d'abord ces trois boissons, avant de dresser le portrait de ceux qui les consomment. Puis nous verrons pourquoi ce marché peine à s'installer (identité floue, performance inégale, offre illisible) et ce que la vague de déréférencements en cours va changer.

Kombucha, kéfir, maté : de quoi parle-t-on exactement ?

Ces trois boissons sont souvent citées ensemble, regroupées sous l'étiquette commode des "boissons fonctionnelles alternatives". Mais leurs origines, leurs compositions et leurs usages sont très différents. Commençons par les définir clairement.

Le kombucha

Le kombucha est une boisson obtenue par la fermentation de thé sucré grâce à un SCOBY (acronyme anglais de Symbiotic Culture of Bacteria and Yeast), soit une culture symbiotique de bactéries et de levures. Ce processus, qui dure généralement entre 7 et 30 jours, produit une boisson légèrement pétillante, acidulée, faiblement alcoolisée (moins de 0,5 % dans les versions commerciales) et naturellement riche en probiotiques.

Originaire de Mandchourie il y a plus de 2 000 ans, le kombucha a connu un regain d'intérêt spectaculaire dans les années 2010, porté par la vague bien-être californienne. Des marques comme GT's Kombucha aux États-Unis ou Remedy en Australie ont industrialisé sa production et l'ont fait entrer dans les grandes surfaces. En France, des marques comme Booch, Ciao Kombucha ou Jubiles se sont positionnées sur ce créneau.

Sur le plan gustatif, le kombucha peut beaucoup varier : version nature proche du cidre demi-sec, versions aromatisées au gingembre, à la framboise, au yuzu… C'est à la fois sa force commerciale et l'une des sources de confusion pour le consommateur.

Source : Zucchini Food Market, Frichti, Jubiles

Le kéfir

Le kéfir est une boisson fermentée qui se décline en deux versions bien distinctes : le kéfir de lait, obtenu par fermentation de lait de vache, de brebis ou de chèvre via des grains de kéfir ; et le kéfir de fruits (ou kéfir d'eau), obtenu par fermentation d'eau sucrée avec des fruits.

Plus ancien encore que le kombucha, le kéfir est originaire du Caucase où il est consommé depuis des siècles. Sa richesse en probiotiques, il contient entre 10 et 34 souches de bactéries et levures différentes, contre 2 à 7 pour un yaourt classique selon l'INRAE, en fait un produit très apprécié des consommateurs soucieux de leur santé digestive.

En France, le kéfir reste moins visible que le kombucha en grande distribution. Il est surtout commercialisé via les magasins bio (Biocoop, La Vie Claire) ou produit artisanalement. Des marques comme Labo Dumoulin ou les gammes de certaines laiteries régionales commencent à s'y aventurer.

Source : Greenweez, Organic Alliance

Le maté

Le maté est une infusion préparée à partir des feuilles séchées et broyées du Ilex paraguariensis, un arbre originaire d'Amérique du Sud. Boisson nationale en Argentine, en Uruguay et au Paraguay, il est traditionnellement bu chaud dans une calebasse via une bombilla (une paille filtrante métallique), un rituel social fort dans ces cultures.

Sa composition est remarquable : il contient de la caféine (entre 65 et 130 mg pour 200 ml, soit autant qu'un café), de la théobromine (présente aussi dans le chocolat, aux effets stimulants doux), des antioxydants et des vitamines du groupe B. C'est cette combinaison qui lui vaut sa réputation d'énergie "sans crash", contrairement au café.

En Europe, le maté a d'abord été popularisé via Club-Maté, une boisson gazeuse allemande culte dans les milieux technologiques berlinois. Depuis, des marques comme Charitea ou Brio Maté ont tenté de le démocratiser en France, et certaines ont pivoté vers le segment des energy drinks naturels, en jouant sur la caféine et la théobromine du maté comme alternative aux formules synthétiques des Red Bull et Monster. Un repositionnement stratégique, mais qui brouille encore davantage l'identité de la boisson auprès du grand public.

Source : Delidrinks, BienManger.com

Ce que ces trois boissons ont et n'ont pas en commun

Ce qui les rapproche : toutes trois sont perçues comme naturelles, fonctionnelles et alternatives aux sodas industriels. Toutes trois s'inscrivent dans un récit de bien-être. Toutes trois ont émergé dans le même contexte de montée en puissance de l'alimentation consciente.

Ce qui les distingue profondément : leurs usages ne se superposent pas. Le kombucha se boit frais, seul ou en apéritif. Le kéfir se consomme souvent le matin, dans une logique de soin digestif quotidien. Le maté s'inscrit dans un rituel énergétique, en remplacement du café. Leurs acheteurs ne sont pas toujours les mêmes, et leurs moments de consommation non plus.

→ Trois produits souvent regroupés sous la même étiquette, mais qui ne répondent pas aux mêmes besoins ni aux mêmes moments de consommation. Les traiter comme un seul marché homogène est déjà une première erreur d'analyse.

Qui consomme ces boissons ?

Contrairement à ce que le bruit médiatique pourrait laisser croire, ces boissons ne s'adressent pas encore à tout le monde. Leurs acheteurs forment un groupe assez homogène et assez restreint.

Un profil sociodémographique marqué

Le consommateur type de kombucha, kéfir ou maté en France est relativement bien cerné. D'après une étude de Kantar Worldpanel (2023) sur les boissons fonctionnelles alternatives, le profil dominant est le suivant : femme ou homme entre 25 et 40 ans, vivant en zone urbaine ou périurbaine dense, avec un niveau de revenus moyen à supérieur, sensible aux questions de nutrition et d'environnement.

Ce consommateur fait régulièrement ses courses dans des circuits spécifiques : Biocoop, La Vie Claire, Naturalia, Monoprix Bio. Il consulte des comptes nutrition sur les réseaux sociaux, lit les étiquettes, et s'intéresse aux notions de microbiote, de fermentation ou d'index glycémique. Il n'est pas forcément végétarien ou vegan, mais il cherche à "mieux manger" sans pour autant adopter un régime restrictif.

Source : Le Web Grande Conso, La Vie Claire, Magasins Naturalia

Le maté, lui, touche un profil légèrement différent : plus masculin, plus jeune (18-30 ans), souvent lié aux milieux créatifs, tech ou sportifs. C'est la boisson du développeur qui ne veut plus boire son troisième café, du sportif qui cherche une énergie "propre", de l'étudiant en quête d'alternative.

Des motivations d'achat encore très liées à la découverte

Ce qui pousse à l'achat est bien documenté. D'après l'étude Mintel sur les Boissons Fonctionnelles en France (2023), les principales motivations citées par les consommateurs sont, dans l'ordre :

  • La santé digestive (probiotiques, microbiote) pour le kombucha et le kéfir
  • La réduction du sucre et l'abandon des sodas classiques
  • La curiosité et l'envie de tester quelque chose de nouveau
  • L'appartenance à un mode de vie perçu comme cohérent avec ses valeurs

Ce dernier point est important : une partie non négligeable des acheteurs n'achète pas ces boissons parce qu'ils en ont besoin, mais parce qu'elles correspondent à l'image qu'ils ont d'eux-mêmes, ou qu'ils veulent projeter.

Des freins encore très présents

Les freins à l'achat sont tout aussi réels. En premier lieu, le prix. Une bouteille de 33 cl de kombucha tourne entre 3 et 5 euros en magasin bio, soit un prix au litre qui dépasse largement celui d'une eau pétillante premium ou d'un jus de fruits frais. Pour un produit dont les bénéfices santé restent perçus comme flous, c'est un obstacle majeur.

En second lieu, le goût. L'acidité caractéristique du kombucha, l'aspect légèrement trouble du kéfir de fruits, l'amertume du maté nature : autant de profils gustatifs qui ne correspondent pas aux références sensorielles du grand public habitué aux sodas sucrés.

Enfin, la méconnaissance reste forte hors des cercles de convaincus. Selon un sondage OpinionWay pour le Salon Natexpo (2022), 62 % des Français déclaraient ne pas savoir précisément ce qu'est le kombucha, et 78 % ne pas en avoir consommé au cours des six derniers mois.

Une consommation encore très occasionnelle

C'est peut-être le chiffre le plus révélateur : d'après les données Nielsen pour le marché français (2023), parmi les foyers ayant acheté du kombucha au moins une fois dans l'année, moins de 20 % en rachètent régulièrement (plus d'une fois par mois). Les 80 % restants sont des acheteurs ponctuels, curieux, mais pas convertis.

Cette faiblesse du taux de réachat est structurelle. Elle signifie que le marché repose en grande partie sur un renouvellement permanent de nouveaux testeurs plutôt que sur une base de clients fidèles. Une position fragile, surtout quand la médiatisation de ces produits commence à se stabiliser.

→ Le consommateur de ces boissons est pour l'instant un profil spécifique, sensible, urbain, informé. Il n'est pas encore un consommateur de masse, et le taux de réachat très faible est le signe que la curiosité ne s'est pas encore transformée en habitude.

Un marché sans identité claire : ni vraiment santé, ni vraiment plaisir

C'est l'un des problèmes les plus profonds de ce marché et l'un des moins visibles. Les produits existent, les consommateurs aussi. Mais personne ne raconte la même histoire.

Trop de promesses, pas assez de cohérence

Parcourez les linéaires des boissons fermentées dans n'importe quel magasin bio et regardez les packagings. Sur l'une : "boost digestif, riche en probiotiques vivants". Sur l'autre : "l'énergie naturelle de la fermentation". Sur une troisième : "le plaisir d'une boisson vivante, zéro compromis". Sur une quatrième : "detox, équilibre, vitalité".

Quatre bouteilles, quatre promesses. Aucune ne dit la même chose. Et pour le consommateur non initié qui s'arrête devant ce rayon pour la première fois, c'est une cacophonie.

Ce problème d'identité collective est profond. Le kombucha hésite en permanence entre deux positionnements : un produit de santé (avec des allégations sur le microbiote, la digestion, les probiotiques) et un produit plaisir (avec des arômes, des packagings lifestyle, un positionnement apéritif ou festif). Ces deux positionnements ne sont pas incompatibles, mais ils ne s'adressent pas au même acheteur, et ils ne se vendent pas au même endroit, ni au même moment de la journée.

Le paradoxe des allégations santé

En Europe, la réglementation est stricte : les allégations de santé sur les étiquettes doivent être validées par l'EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments). Or, à ce jour, aucune allégation santé n'a été officiellement validée pour le kombucha en tant que catégorie. Les marques ne peuvent donc pas écrire "améliore votre digestion" ou "renforce votre immunité", elles contournent la règle avec des formulations floues ("riche en cultures vivantes", "issu de fermentation naturelle") qui évoquent sans affirmer.

Résultat : le consommateur ressent quelque chose, mais ne comprend pas vraiment quoi. Il achète dans un flou bienveillant. Ce qui fonctionne pour une première vente, moins pour un rachat ancré dans une conviction réelle.

On teste plus qu'on n'adopte

Ce flou identitaire a une conséquence directe : il nourrit la consommation d'essai plutôt que la consommation routinière. On achète une bouteille de kombucha comme on achète une nouveauté, pour voir, pour goûter, pour cocher la case "j'ai essayé". On ne l'intègre pas encore à sa liste de courses hebdomadaire comme on le ferait avec un yaourt ou une eau gazeuse.

Cela contraste fortement avec des marchés matures comme celui du jus d'orange frais pressé ou même du lait végétal, qui ont réussi à s'installer dans les rituels de consommation quotidiens. Le lait d'avoine, par exemple, a mis une décennie à convaincre mais s'achète aujourd'hui de façon automatique par des millions de foyers européens. Le kombucha n'en est pas là.

→ Tant que ces produits n'ont pas un récit stable, compris de la même façon par tous les acteurs de la filière, ils n'auront pas de consommateurs fidèles. L'identité floue est le premier ennemi de la fidélisation.

Pourquoi la performance est si inégale selon les points de vente

Le même produit, dans deux magasins différents, peut afficher des résultats opposés. En effet, dans certains points de vente, le produit est référencé mais pas réellement présent en rayon, un écart classique entre assortiment théorique et réalité terrain.

Ce n'est pas une question de qualité, c'est une question d'environnement commercial.

Le canal de distribution représente tout

Voici un exemple concret : une marque de kombucha française lance sa gamme en 2022. En Biocoop et Naturalia, les rotations sont bonnes dès le troisième mois. En enseigne discount, le produit ne se vend presque pas et est déréférencé en moins d'un an. Même produit, même prix, même packaging. Résultats opposés.

Cela ne relève pas d’un problème anormal, c’est la norme.

Ces boissons sont intrinsèquement liées à leur circuit de distribution. Elles ont émergé dans l'univers du bio et du premium, et c'est là que leurs acheteurs naturels les cherchent. Quand elles migrent vers des circuits de masse (hypermarchés, hard discount), elles se retrouvent face à un consommateur dont elles ne correspondent pas aux attentes, ni au budget, ni aux habitudes, ni aux références culturelles.

D'après les données IRI France (2023), les ventes de kombucha se réalisent à plus de 65 % dans les circuits spécialisés bio et épiceries fines, contre environ 30 % en grande distribution alimentaire. Le reste passe par le e-commerce direct. Cette concentration dans les circuits spécialisés est à la fois une force (cohérence avec le positionnement) et une limite structurelle à la croissance.

Le placement en rayon : une guerre invisible

L'autre facteur de performance qui est très souvent sous-estimé, c'est la place physique en rayon. Où range-t-on le kombucha ? La question peut paraître anodine. Elle est en réalité cruciale.

Selon le magasin, on trouve le kombucha :

  • Au rayon frais, à côté des jus de fruits frais et des smoothies
  • Au rayon boissons, entre les sodas et les eaux
  • Au rayon bien-être ou diététique, à côté des compléments alimentaires
  • Parfois sur les têtes de gondole en promotion

Chaque placement raconte une histoire différente du produit et l'expose à un acheteur différent. Au rayon frais, il est vu comme une boisson plaisir premium. Au rayon bien-être, comme un complément de santé. Au rayon boissons classiques, il est noyé dans la concurrence et sa proposition de valeur disparaît. Ce sujet est loin d’être anecdotique : la visibilité en rayon et la part de linéaire jouent directement sur la performance d’une marque, parfois plus que le produit lui-même.

Source : LSA

Cette absence de "territoire naturel" affaiblit la lisibilité de la catégorie et rend la fidélisation encore plus difficile : si un consommateur ne retrouve pas le produit au même endroit d'un magasin à l'autre, il n'automatise pas son achat.

Le prix comme variable discriminante selon les territoires

Le kombucha à 4 euros les 33 cl est perçu différemment selon où on habite et ce qu'on gagne. À Paris, Lyon ou Bordeaux, dans des quartiers à fort pouvoir d'achat, ce prix est acceptable, comparé à un café en terrasse ou à un jus pressé, il n'est pas aberrant. En zone rurale, en ville moyenne ou pour un foyer avec enfants à budget contraint, il représente un luxe difficilement justifiable pour ce qui reste perçu comme "une boisson".

Cette sensibilité au prix crée mécaniquement des zones blanches sur la carte de France. Ce ne sont pas des marchés perdus, ce sont des marchés qui nécessiteraient des formats différents (bouteille de 75 cl, pack famille, références d'entrée de gamme) et des circuits adaptés. Pour l'heure, peu de marques ont vraiment résolu cette équation.

→ Ce n'est pas le produit qui change d'un magasin à l'autre, c'est l'environnement commercial qui le fait réussir ou échouer. Canal, placement, prix, contexte géographique : quatre variables que beaucoup de marques sous-estiment au moment de leur déploiement.

Trop d'offres, pas assez de repères

En quelques années, les rayons se sont remplis à toute vitesse. Trop vite, peut-être. Car cette abondance, loin de rassurer le consommateur, l'a souvent perdu.

L'explosion des marques

En 2018, on pouvait compter sur les doigts d'une main les marques de kombucha disponibles en France. Cinq ans plus tard, d'après les estimations du syndicat Biolinéaire, on recensait plus de 80 références de kombucha en circulation sur le marché français, entre marques nationales, marques régionales artisanales et importations. Le kéfir et le maté ont connu une dynamique similaire, quoique moins prononcée.

Cette explosion a été alimentée par plusieurs facteurs : des barrières à l'entrée relativement faibles (on peut démarrer une production de kombucha artisanale avec peu d'investissement), un engouement médiatique qui a attiré des entrepreneurs, et des distributeurs bio désireux de diversifier leurs rayons avec des nouveautés.

Un linéaire illisible et des discours qui se contredisent

Le problème, c'est que cette profusion d'offres a rendu le rayon incompréhensible pour l'acheteur non averti. Entre les kombuchas "raw" non pasteurisés et les versions pasteurisées (qui ne contiennent plus de probiotiques vivants mais se conservent mieux), les versions aromatisées et nature, les formats 25 cl, 33 cl et 75 cl, les prix allant du simple au triple… le linéaire est devenu un casse-tête. Dans ce contexte, les relevés terrain structurés deviennent essentiels pour comprendre ce qui est réellement présent, visible et performant en magasin.

Et les discours de marques n'arrangent rien : certaines mettent en avant la teneur en probiotiques vivants comme premier argument, ce qui écarte implicitement les versions pasteurisées. D'autres valorisent le goût et l'expérience gustative sans mentionner les probiotiques. D'autres encore surfent sur le detox ou la perte de poids, des allégations qui flirtent avec les limites réglementaires.

Résultat : aucune marque n'est encore suffisamment dominante pour jouer le rôle de référence rassurante que jouent Danone dans les yaourts ou Innocent dans les smoothies. Pour un consommateur qui cherche à comprendre pourquoi il devrait mettre 4 euros dans une bouteille, c'est décourageant. Et ça alimente le scepticisme plutôt que l'adoption.

→ Un marché fragmenté, sans marque dominante et sans discours commun, est un marché difficile à défendre en point de vente. La multiplication des références est souvent vécue comme une richesse, c'est en réalité une des causes de stagnation.

Après l'effet de mode, l'heure du tri

La phase d'exploration est derrière nous. Les enseignes ont testé, observé, et maintenant elles tranchent. Pour beaucoup de marques, le moment de vérité est arrivé.

Les enseignes rationalisent

Depuis 2023, un mouvement de fond est perceptible dans les circuits de distribution : les enseignes, qu'elles soient spécialisées bio ou généralistes, rationalisent leurs références dans la catégorie boissons fermentées. Les acheteurs de Biocoop, de Naturalia ou de Carrefour Bio font des choix : ils gardent les marques qui tournent, déréférencent celles qui dorment.

Ce tri est sain à long terme, il devrait améliorer la lisibilité du rayon, mais il est brutal pour les petites marques artisanales qui ne peuvent pas investir en visibilité (promotions, PLV, animations en magasin) et dont les volumes restent confidentiels.

Concrètement : une marque qui réalise moins de 1,5 rotation par semaine (soit moins d'une vente et demie par jour pour un facing standard) risque le déréférencement. Dans un environnement où chaque mètre de linéaire est optimisé, ces décisions reposent de plus en plus sur des données terrain fiables, consolidées et comparables entre points de vente.

La performance prime sur la promesse

Ce qui change, c'est le critère de jugement. Pendant la phase d'exploration (2019-2022), les enseignes acceptaient de tester des produits innovants même sans garantie de performance. "On verra" était acceptable. Ce temps est révolu.

Plusieurs raisons expliquent ce tournant :

  • la pression sur les linéaires, car la place en rayon a un coût, et un produit qui ne tourne pas occupe un espace qui pourrait être attribué à une référence rentable ;
  • le contexte économique, depuis 2022, le pouvoir d'achat des ménages s'est contracté, les consommateurs arbitrent davantage, et les enseignes ne peuvent plus se permettre de parier sur des produits dont la demande reste incertaine ;
  • enfin, l'effet de nouveauté qui avait porté ces boissons s'est progressivement érodé, ce qui était "tendance" en 2019 ne suffit plus à justifier un référencement en 2024.

Aujourd'hui, un distributeur qui référence une nouvelle marque de kombucha veut savoir : quel est le taux de réachat ? Y a-t-il un plan de communication national ? Le produit bénéficiera-t-il d'un dispositif promotionnel ? La marque est-elle capable d'assurer la continuité d'approvisionnement en chaîne du froid ?

Ces questions éliminent d'emblée les acteurs trop petits ou trop récents. Elles favorisent les marques qui ont déjà prouvé leur capacité à générer de la rotation, même à plus petite échelle.

Qui survivra ?

Les marques qui ont le plus de chances de passer ce cap de rationalisation partagent plusieurs caractéristiques :

  • Une identité forte et cohérente (un message clair, une histoire de marque lisible)
  • Une base de fans loyaux capable de générer du bouche-à-oreille et du réachat
  • La capacité à s'adapter au canal : format, prix, conditionnement différents selon les circuits
  • Une présence digitale qui soutient la demande offline

Les marques qui risquent de disparaître sont celles qui ont misé sur l'effet de nouveauté sans construire de fond : des packagings séduisants, des discours tendance, mais aucun rituel de consommation ancré chez leurs acheteurs.

→ Le marché entre dans sa phase de maturité sélective. On passe de "tester ce qui existe" à "garder ce qui fonctionne vraiment". C'est une bonne nouvelle pour la catégorie et une mauvaise nouvelle pour les marques qui n'ont pas encore construit leur socle de fidélité.

Le kombucha, le kéfir et le maté répondent à des besoins réels et durables : mieux manger, prendre soin de soi autrement, tourner le dos aux sodas ultra transformés. Ces tendances de fond ne disparaîtront pas.

Mais ce marché n'en est qu'à sa deuxième étape. Après l'émergence et la curiosité, vient la sélection. La troisième, la normalisation, sera celle où ces boissons trouveront enfin leur place stable dans les rayons et leurs rituels chez les consommateurs. Pour y arriver, les marques devront choisir leur identité et s'y tenir. La distribution devra résoudre la question du territoire en rayon. Et le marché aura besoin d'acteurs prêts à investir dans l'éducation du consommateur, pas seulement dans le packaging.

La question n'est plus "est-ce que ce marché existe ?", il existe. Elle est : "qui saura le construire durablement ?". Les opportunités sont là. Pour ceux qui comprennent les usages avant de penser les volumes. Dans ce type de marché, la performance dépend autant de l’exécution terrain que du produit lui-même.

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